1924, Mologa (Russie) - 2003, Afonino (Russie)
A sept ans, Alexandre Lobanov devient, à la suite d’une méningite, sourd et muet. Révolté, souvent agressif, sa famille le fait interner à l’âge de vingt-trois ans. Pendant les premières années, il est le plus souvent agité et violent, puis semble progressivement accepter son destin et se renferme sur lui-même. A trente ans, il commence à dessiner : à l‘ l’encre, à la mine de plomb, aux crayons de couleur et, plus tard, au feutres. Dans les premiers temps, il ne montre jamais ses dessins qu‘une fois terminés, les rangeant dans une petite valise don’t il ne se sépare jamais. Au cours des années soixante-dix, il se passionne pour la photographie : il se met en scène et crée son propre environnement, constitué de fusils et de pistolets en carton, mais aussi de dessins et de symboles ornementaux issus de la propagande communiste.
Son œuvre compte plusieurs milliers de dessins.
“D’assonances en allitérations formelles, l’œuvre de Lobanov retentit de l’écho silencieux des fusils d’une traque imaginaire, écrit Béatrice Steiner à propos des dessins de Lobanov.
Ici, un œil strident condense en une seule image l’iris strié de fusils et la cible qu’il vise, accordant le sujet à son dessein - forme rayonnante qui trouve son propre écho, ailleurs, dans les roues qui conduisent à la chasse. Là, le rouge de certains fusils évoque déjà le sang qu’ils vont répandre et la proue du bateau qui transporte les chasseurs représente le canard attendu. Ainsi, les représentations s’organisent comme une déclinaison des espoirs du chasseur, véritable tableau de chasse des objets de son désir, où chaque élément fait écho au suivant comme feraient dans l’eau les ondes successives du caillou que l’on y aurait jeté. De symétries en répétitions formelles, s’instaure, totalitaire, la rigidité de l’œuvre : une seule intention oriente les représentations comme des marionnettes assujetties au même fil, ici celui du regard inoubliable de Lobanov. Perdu, noyé parfois, il peut aussi avoir la dureté de son inquiétude.
Les échos du monde sont parvenus jusqu’à lui, à l’évidence des motifs culturels populaires ou politiques qui abondent dans les images. Et pourtant il est sourd, mais les bruits résonnent encore dans son imaginaire. Sourd aux aguets, muni de son fusil à double feu, barricadé dans des architectures armées, il prend l’image comme on prend sa propre défense, avec obstination.
Comme pour le chasseur sur la piste du gibier, le repérage visuel par analogies, par redondances formelles, par déductions signifiantes, donne à entendre à qui sait voir.
Et le monde qui nous entoure résonne. Assourdissant.”
VOIR AUSSI : Lanoux (Jean-Louis).
Alexandre Lobanov, un peintre à l’affût in Alexandre Lobanov et l’art brut en Russie, abcd, Paris, 2003.
VOIR AUSSI : Gayraud (Régis). l’art brut russe, un goût de pierre à fusil in Alexandre Lobanov et l’art brut en Russie, abcd, Paris, 2003.