LE PRIX DE L’ART BRUT
Qu’on le déplore ou non, l’art brut aujourd’hui n’échappe plus au marché de l’art. Depuis quelque temps, il devient même à la mode. A New York, chaque année, l’Outsider Art Fair attire des milliers de curieux. Il n’est plus rare de voir figurer dans les ventes publiques des œuvres d’art brut. On les rencontre aussi bien sur les cimaises des galeries spécialisées que chez des marchands plus généralistes, désireux de diversifier leurs offres.
Comme souvent, le marché tend à privilégier les produits prestigieux, calibrés pour satisfaire à la demande de consommateurs soucieux de retrouver ce qu’ils connaissent déjà. Les œuvres des stars révélées par Jean Dubuffet (Aloïse, Adolf Wölfli) ou consacrées par des analyses plus récentes (Henry Darger) atteignent des cotes considérables.
Cette situation a parfois d’heureux effets. Il y a gros à parier que, de nos jours, un brocanteur y regarderait à deux fois avant de jeter à la poubelle un paquet de dessins de Laure Pigeon. A contrario, il faut bien constater que des œuvres d’art brut, dont la situation, le volume, le poids ou la fragilité s’avèrent incompatibles avec les exigences du transport et des échanges, sont abandonnés sans remords à la critique rongeuse des intempéries et des souris quand elles ne bénéficient pas de mesures de protection de la part des pouvoirs publics.
Face à ce constat froidement économique, plutôt que d’applaudir ou de s’insurger, nous préférons mettre l’accent sur l’édifiante ingénuité des relations entretenues par les auteurs d’art brut avec l’argent.
Georgine Hu, avec une sorte d’ironie souveraine à l’égard de nos contrats sociaux fabrique ses billets de banque sur du papier hygiénique. Les tableaux d’Adolf Wölfli atteignent , selon lui, des prix si élevés qu’une fortune ne suffirait pas pour en acquérir un. Cela ne l’empêche pas, lorsqu’il en offre, de demander qu’on l’excuse comme s’il s’agissait de "bariolages" juste bons à amuser des enfants. Raphaël Lonné, à l’inverse, réserve ses dessins à ses amis spirites, puis acceptant progressivement de les vendre, va jusqu’à accepter de les voir figurer dans une vente publique. Scottie Wilson, quand une galerie lui organise une exposition, n’entend pas malice à proposer au même moment ses dessins en plein air pour un prix 250 fois moindre.